ann Moix - déjà auteur de Jubilations vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs et Anissa Corto - a rencontré un vaste succès critique et public avec son roman Podium. Ce roman est devenu un film dont le triomphe a fait de Yann Moix, son romancier-réalisateur, une des figures les plus en vue de la scène médiatique et culturelle.
AU LECTEUR
e véritable enjeu du terrorisme, c'est le sexe. Le véritable combat d'Al Qaïda n'est pas tant religieux que sexuel. L'islam des fondamentalistes entend nous apporter la solution définitive à nos problèmes occidentaux de souffrance sentimentale, de romantisme, de romans d'amour, de chansons d'amour : il s'agit, tout simplement, de remettre, par une lecture très particulière du Coran, de l'ordre dans le désordre sexuel qui menace de s'installer partout sur la planète. En somme, l'islam de Ben Laden propose aux hommes de ne plus souffrir à cause de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs petites copines, de leurs nanas, de leurs meufs. Il s'agit de maîtriser le chagrin amoureux en élaborant un système d'asservissement des femmes ; en se lançant, à travers les attentats, dans une entreprise folle, sanglante, apocalyptique de contrôle absolu de l'orgasme des femmes. C'est cette vision du monde qui fait que Mohammed Atta, le 11 septembre 2001, s'encastre dans les tours du World Trade Center, impatient qu'il est de se faire sucer pendant une éternité par des vierges, au paradis des islamistes. En attaquant l'Occident, les terroristes s'attaquent en réalité aux bites occidentales, aux chattes occidentales, aux plaisirs occidentaux. Le lieu suprême du Mal, c'est donc, symboliquement, la boîte échangiste. La partouze est la pire des provocations : c'est sur les lieux sexuels qu'Al Qaïda frappera désormais. Voici, à travers l'histoire d'un pauvre romantique converti bien malgré lui à la débauche sexuelle dans un univers où les " obsédés " sont sans aucun doute devenus les femmes, comment on peut lire ce choc des civilisations qui entraîne le monde dans l'horreur.
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Yann Moix
EXTRAIT
Le lapin
Ce type était absolument fascinant. Je l'avais baptisé " le lapin " un peu trivialement je l'avoue. Mais il niquait comme un malade, sans jamais faire de pause : les seules pauses qu'ils s'autorisaient, c'était pour changer de préservatif parce qu'en limant la même fille pendant près de deux heures, il fallait de temps en temps faire attention à ce que la capote ne brûle pas, avec les frottements incessants de la bite contre la paroi vaginale ou anale. Pas loin de lui, dans ses parages, ça sentait vraiment comme une odeur de caoutchouc brûlé. Comme quand on conduisait quelques kilomètres en ayant oublié de débloquer le frein à main.
Mais lui, le lapin, il ne freinait pas. Il ne freinait jamais. Il attaquait, il se saccadait, il donnait ses petits coups de rein frénétiques, presque fous, avec les yeux ronds, presque impassibles d'un robot, et fracassait les côtes, le cul, les cuisses, les reins de tout ce qui lui passait sous la verge : des petites et des rondes, des intellectuelles et des vieilles, des rousses et des Blacks, des Blacks rousses, des sublimes cochonnes et des moches relativement mal à l'aise, des bombes et des très peu sexys, des vicieuses et des scolaires, des vendeuses de parfum et des philosophes.
J'avais remarqué une chose étrange, chez lui : il n'ôtait jamais ses chaussettes pour baiser. Il était complètement à poil sauf les chaussettes. Cela lui conférait une allure burlesque, extrêmement peu érotique, mais les femmes s'en fichaient : ça leur semblait un honneur de passer sous le laminage, le burinage, le saccage, l'usinage, le bizutage, le pilonnage, le pilotage de ce lapin-là.
Le lapin avait une petite quarantaine d'années et il ne choisissait pas ses proies : il les convoquait, il les convoquait avec une extrême confiance en soi, presque une sévérité, la sévérité naturelle, légitime, de l'examinateur qui, le jour du bac, vous appelle au fond du couloir, et auquel il ne vous viendrait jamais à l'idée de vous soustraire. Hébétées, impressionnées, hypnotisées, et en même temps intéressées par ce qu'il serait susceptible de leur faire vivre, de leur faire subir (elles avaient observé avec fascination la manière dont il s'était occupé, comme un dingue frénétique, des précédentes), elles s'avançaient vers lui comme si elles avaient déjà joui. Comme déjà reconnaissantes au lapin, et pour toute la vie, de ce qu'il s'apprêtait à leur faire, et que leurs conjoints, leurs maris, leurs petits copains, leurs mecs, tous les hommes de leur vie n'étaient jamais parvenu, semblait-il, à réaliser. Elles étaient au paradis, à Disneyland, comme avant de monter dans le manège le plus couru, le plus sensationnel (celui qui fournissait le plus de sensations), l'attraction la plus populaire. Elles avaient un peu le trac.
Le lapin, lui, n'avait pas le trac. Et il n'avait pas la moindre honte avec ses chaussettes, nu comme un vers dans ses chaussettes, bite pendante mais avec chaussettes. Je voulais comprendre pourquoi, pourquoi les chaussettes. En regardant de près, je m'étais aperçu que dans la chaussette gauche, il y avait une sorte d'excroissance rectangulaire qui semblait indiquer qu'il gardait là sa carte bleue. Mais qu'aurait-il fait ici de sa carte de crédit ? Ce n'est que plus tard que je compris qu'il s'agissait de sa cartouchière : c'étaient ses munitions, dans les chaussettes. Et ce qui m'avait semblé rectangulaire l'était en effet : il s'agissait des emballages de préservatifs. Ses chaussettes étaient son coffre-fort. (…)
Suceuses céliniennes, fellations proustiennes
Les céliniennes avec les trois petits points… Celles qui te faisaient languir un peu au bout de chaque phrase, goutte à goutte dans leur salive, et hop elles s'exclamaient, avec un immense coup de langue inouï, inexplicable, ou un coup de langue inné, inexpliqué, violent, un coup de langue OVNI qui venait te surprendre, et qui venait te tuer à plein frisson, et c'était le point d'exclamation célinien. La langue ! Le style. Célinien. Le léchage par cette sorte d'à-coups ; cette sorte d'acupuncture avec des fléchettes, et même avec des flèches tout court, qu'était la langue de Louis-Ferdinand Céline. Les suceuses céliniennes n'étaient jamais laborieuses ; elles étaient saccadées ; elles te saccadaient la couille ; elles étaient hachées ; elles surprenaient ta bite. C'était l'orgasme par surprise ; c'était le plaisir-surprise. Comme dans une pochette surprise. C'était une surprise ; tu étais surpris. Une sorte de hardiesse ; une énergie d'énergie ; tu recevais comme des décharges électriques. C'était un plaisir quasiment par hématomes - des hématomes de langue, des hématomes, des bleus linguaux (linguals : j'avais toujours détesté les pluriels en " aux " des adjectifs en " als ") et linguistiques, puisque nous étions dans la littérature.
Il y avait la suceuse proustienne, les longues promenades mélancoliques dans tes couilles, elle surfait sur ta couille, avec une lenteur spéciale, une gravité très profonde et qui insistait, revenait, ne s'épuisait pratiquement jamais. Une fellation dont on pensait qu'elle durerait toujours, qu'elle ne s'arrêterait jamais plus. Une fellation qui déclenchait un frisson rempli de mémoire, car à chaque seconde ce frisson contenait tous les frissons éprouvés depuis le début de la fellation ; une hystérésis de plaisir ; le plaisir qui drainait, transportait, sous forme d'une indescriptible alluvion, sa propre mémoire. Un plaisir fleuve ! Une frontière floue entre la sensation d'avant, de pendant, et d'après. Un plaisir qui s'étendait, irradiait, à chaque coup de langue de la vraie salope qui t'entreprenait notorialement la queue, la bite, le sexe, le pénis, le gland, la " biroute " - mais " biroute ", il fallait bien le dire, c'était très daté, comme " PaRtouZ ".
Un frisson extensible à l'infini ; qui débordait sur sa propre causalité ; un plaisir fait tout entier d'avenir, de passé, de présent. Hier et futur. Auparavant et dans un instant. De chaque instant. Mais un instant qui durait tellement longtemps ; un instant qui durait toute la vie. Un instant horizontal, avec des pics verticaux. Un instant perpétuel avec des pics éphémères. Un instant très court et pourtant très long. Un laps de temps si précis et en même temps si évanescent, volatil, une vapeur d'instant inscrite, avec sérieux, dans un instant bloc, un instant solide. Une fleur d'instant coulée dans un instant de bronze. Un instant cadet, des millions de milliards d'instants cadets inscrits dans un instant aîné. Des naissances d'instants abonnés à un instant de mort, à la mort infiniment lente d'un instant qui ne voulait pas mourir. Un instant qui se retardait le plus longtemps qu'il pouvait ; où la jouissance n'arrivait jamais parce qu'elle était déjà là, elle avait toujours déjà été là, présente à chaque nanoseconde ; un frisson de frisson de frisson transbahuté dans chaque instant d'instant. C'était l'œuvre, le style, c'était là l'art de la véritable fellatrice proustienne.
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