Photo : © Flore-Aël Surun



aspard Koenig est né en 1982. Octave avait vingt ans est son premier roman.

 

AU LECTEUR

her Octave, je vous ai rencontré dans un livre de Proust, et vous étiez alors si petit. Vous remplissiez à peine quelques pages. Une raquette de tennis sous le bras, vous discutiez de tournois de golf et de nuits passées au casino à dilapider la fortune de votre père. Vous meniez excellemment votre vie de jeune homme, imposant partout vos manières effrontées. Vous m'avez séduit et je me suis laissé prendre comme une jeune fille, en vous voyant jouer, danser, coucher ; je me suis soumis avec délice à votre règne, à votre supériorité sans appel ; j'ai goûté dans chacun de vos gestes et dans vos moindres mots cette élégance massive qui distingue les puissants des esthètes. J'ai tenté gauchement d'emprunter votre arrogance, d'imiter vos talents, de partager vos conquêtes.
Il y avait par moments dans votre regard une sorte d'angoisse froide et résignée. Je me suis laissé dire aussi, à la fin du livre de Proust, que votre science des cocktails et des jolies filles pouvait bien vous mener au génie. Alors, cher Octave, j'ai voulu approcher ce point aveugle en vous, le secret de notre fascination, cette folie que nul ne s'était risqué à découvrir, porteur peut-être d'une œuvre, si tant est que votre souci maniaque de perfection, le fanatisme de votre étiquette intérieure, pussent jamais engendrer autre chose qu'eux-mêmes.
A vrai dire, ce roman n'est pas écrit d'une seule main. Tout le monde s'y est attelé, tous ceux qui aujourd'hui avaient envie de rencontrer Octave, les princesses, les chefs d'orchestre, les chevaux, les aventureuses, les cantatrices, les croupiers, les monstres, les toreros, les contrebassistes, les escrimeurs, les démons, les banquiers, les garces, et tout le cortège papillonnant de la jeunesse dorée. Voici leur premier rival, leur dernier amour, leur héros inaccessible et désinvolte ; voici leur cavalier, leur victime, leur fils ; voici mon très cher ami, l'homme que je consulte pour vivre, penser et aimer, Octave, Octave ! du nom d'un empereur et d'un intervalle mélodique.
A vrai dire, ce roman n'est pas écrit sur une feuille de papier. Il prend les dimensions d'une cathédrale baroque ; et une fois franchi le vieux porche s'étend une plage du Nord, encadrée de roches, sur laquelle passe et repasse Octave, seul ou avec des filles, ou avec une fille, à côté de lui, sous lui, sur lui ; Octave imperator effrayé par la mer qui monte, Octave adulé, craint, sucé, trahi, qui n'en finit pas de déambuler sur cette plage en attendant la fin.
A vrai dire, ce roman n'est pas écrit pour être lu. Il faut le crier, le réciter, le psalmodier, le placarder dans les villes et le parachuter dans les campagnes, il faut en couvrir le monde, coller ses pages sous les feuilles des palmiers, les rouler dans les racines des banians, en parsemer les étendues de neige que parcourt le Transsibérien ; il faut le glisser dans des bouteilles à la mer, le déposer au sommet des montagnes, rehausser la muraille de Chine avec ses millions d'exemplaires, il faut le placer sous le bras de la Statue de la Liberté, pour que nul n'ignore le nom d'Octave. »

Gaspard Koenig



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