é à Alger en 1968, il a été journaliste, notamment à El-Watan
en Algérie et au Nouvel Observateur. Installé à Paris depuis
1998, il est l’auteur, chez Lattès, du triptyque algérois qui
comprend : Comme il a dit lui (1998), L’explication
(1999), Zéro mort (2001).
AU LECTEUR
onjour
ou bonsoir. Je m’appelle Y.B. et j’ai le plaisir de te présenter
mon nouveau roman. Je l’ai écrit spécialement pour toi alors n’hésite
pas, lis-le et fais-le lire, tu peux même en débattre avec tes amis
autour d’une bonne table, tu verras, c’est un texte de fin de banquet
très rigolo et facile à comprendre. Sans blague. C’est le roman
de la matu-rité. Et si tu penses que c’est normal qu’un auteur dise
du bien de son propre texte, je te réponds que c’est faux. La preuve,
avant j’écrivais de la merde. Et je la revendique. Après tout c’était
ma merde et elle était à l’image de ce que j’avais bouffé pendant
trente ans. Trente ans en Algérie, tu vois le tableau ? Une vie
de merde, c’est le caviar de l’auteur comique. C’est pour ça que
je me suis spécia-lisé dans la littérature rigolote. Aujourd’hui,
je fête ma cinquième année à Paris, d’où un changement de régime
alimentaire, d’inspiration, de thèmes, ainsi qu’une nouvelle carte
des vins. Entre-temps, tu as les attentats du 11 septembre 2001
et les élections du 21 avril 2002, deux dates clés, certes, mais
où est la serrure ? C’est justement cette serrure que j’ai essayé
de trouver. En vain. Alors j’ai fait sauter la porte avec un pain
de plastic. D’où ce roman piégé qui explose à la fin. Je t’en dis
pas plus. Lis et fais lire.
Si, je t’en dis plus, puisqu’on m’a demandé d’écrire
trois feuillets non rémunérés. Alors voilà le pitch : Allah superstar
est l’histoire de l’ascension fulgurante d’un jeune comique franco-algérien
qui rêve de succéder à Jamel Debbouze. Mais attention, Kamel Léon
Hassani est un vrai-faux personnage. Un peu comme le Meursault de
Camus, dans l’Étranger, mais en vachement mieux. Sartre, qui savait
si bien lire, écrire et compter, avait écrit du personnage de Camus
qu’il était “ entièrement fabriqué pour la cause ”. En l’occurrence,
l’existentialisme. Ou le colonialisme. En tout cas un truc en “
isme ”. Moi c’est pareil. Kamel Léon Hassani est entièrement fabriqué
pour une cause en “ isme ”, mais de là à te dire laquelle... Je
crois qu’au départ il s’agissait du racisme, mais je n’en suis plus
très sûr à l’arrivée. C’est le boulot du lecteur et du critique
de savoir ce que j’ai voulu dire. Si je le savais moi-même, je serais
critique, pas écrivain. Mais les critiques sont des gens beaux et
brillants dont je n’ai ni la culture, ni le talent. Je les aime.
En ce sens, j’attends d’eux un minimum de réciprocité.
On peut flinguer un roman avec un argument simple :
le héros n’est pas crédible et l’intrigue n’est pas vraisemblable.
Mais encore une fois, mon héros n’est pas un vrai personnage. Il
n’existe ni dans la réalité, ni dans la fiction, c’est dire. Non,
Kamel Léon Hassani est une figure géométrique, une somme algébrique,
une éponge qui absorbe tout, pour le meilleur et pour le pire, une
accumulation de frustrations et d’espérances qui courent du XIXe au XXIe
siècle. Si l’Étranger était un roman colonial, Allah superstar est
un roman post-post-colonial, avec cette question centrale : quelle
place pour les descendants des indigènes maghrébins, anciens “ sujets
” de l’Empire, dans la France d’aujourd’hui ? Je sais, dit comme
ça, ça gave tout de suite. Tu as tort. Mon thème est sérieux, mais
mon texte est rigolo. Je te jure. En plus, c’est un texte court.
J’aurais pu faire plus long, mais à quoi bon, tout est déjà dit
dans les dix premières pages. Après, c’est que du remix, mais ça
bouge bien. Ma parole. Lis et fais lire.
Parlons maintenant du style. C’est le plus important.
Nietzsche, un auteur allemand talentueux mais qui vendait très peu,
a écrit un jour : “ Les gens ne croient pas ce qui est vrai. Ils
croient ce qui est bien dit ”. C’est vrai et c’est bien dit. De
la même manière, mon roman n’a pas pour objectif de mal dire des
vérités, mais de bien dire n’importe quoi. Je pense que j’y suis
parvenu. Surtout pour le n’importe quoi. Tu verras. Lis et fais
lire.
En conclusion, j’aimerais te dire quelque chose
de fort et de profond qui marque ton esprit à jamais. Mais là, rien
ne me vient. Sans parler du mal que j’ai eu à écrire ce qui précède.
Je trouve d’ailleurs ce procédé scandaleux : forcer un auteur à
écrire un texte sur le texte qu’il vient d’écrire est d’un sadisme
terrifiant. Tu sors à peine du tunnel, la lumière te décolle la
rétine, tu ne sais plus comment tu t’appelles, et on te demande
déjà de faire ton autocritique. On parle beaucoup de la double peine
pour les délinquants étrangers, mais elle frappe aussi les écrivains
de tous pays : première peine, écrire en solo, seconde peine, faire
sa promo. Deux exercices insupportables qui ne payent même pas le
loyer. Sauf si tu lis et tu fais lire.
Merci de ta compréhension. »
Y.B.
EXTRAIT
oi ce que je veux c’est soit star de cinéma, soit comique à la mode,
soit au pire animateur populaire avec Télé 7 Jours. Mais
pour les Arabes c’est plus facile d’entrer à Al-Qaïda qu’à TF1 à
cause des quotas. Alors moi en tant que jeune d’origine difficile
j’ai l’horizon bouché au niveau artistique. Je dis pas ça pour embêter
la France comme quoi elle est raciste et tout, c’est juste qu’on
est là et on dirait qu’elle regrette à cause qu’on lui a fait la
guerre d’Algérie ou quoi. De là à dire le 11 septembre c’était bien,
non. D’abord c’était super mal filmé et après si ça se trouve c’est
les juifs, enfin de toute façon moi je suis contre la politique,
je dis juste qu’en France, point de vue stars arabes, on dirait
que rien que Jamel Debbouze il mange à sa faim. Smaïn aussi c’est
vrai, mais lui il a un restaurant on m’a dit.
Déjà je me présente : Kamel Hassani. Je suis né en Algérie ça fait
dix-neuf ans. Mon père il s’appelle Mohamed comme tout le monde.
Au bled il travaillait dans le tourisme donc il a rencontré ma mère
sur la plage de Tipaza en 82, Martine Gros, sténodactylo en vacances
avec son comité d’entreprise rigolo. Mon père il l’a tellement bien
niquée qu’elle est restée avec lui à Alger et moi je suis né dans
la foulée. Un an plus tard ma mère la pauvre, un barbu en robe blanche
il lui crache dessus et il la traite de « Française satanique »
alors qu’elle c’est juste une brave Charentaise. Heureusement mon
père il a réagi en homme : il a foncé à l’agence de voyages pour
acheter trois billets. J’ai dit mon premier mot à l’aéroport d’Orly,
c’était « caca » à cause du temps de merde je crois. Mon père lui
il disait toujours « le soleil c’est mauvais pour la peau et les
droits de l’homme ». Même si moi je suis contre la politique je
trouve qu’il avait raison, sauf en Californie. Bref tout ça c’est
pour dire qu’à un an près je suis né à Evry, alors je sais de quoi
je parle au niveau du show-biz et tout.
Comme j’ai déjà dit je veux être au minimum star mais c’est pas
pour la frime ou quoi, c’est pour la survie. Regarde, si tu prends
par exemple un Français normal, blanc et qui chante, eh bien lui
il peut être soit une star soit un anonyme, c’est comme il veut
lui si le jury de Popstar il veut de lui. Au contraire si tu prends
un jeune d’origine difficile issu d’un quartier sensible d’éducation
prioritaire en zone de non-droit donc un Arabe ou un Noir, eh bien
lui il a pas le choix : soit il est une star soit il est rien. Pas
anonyme, rien, c’est pas pareil. C’est comme si tu dis par exemple
dormir et mourir, c’est pas pareil. C’est pour ça le jury de Popstar
ils ont pris une Arabe à la fin et ça c’est sympa pour elle vu comment
elle chante, parce que les jeunes d’origine difficile dis-toi qu’ils
peuvent même pas boire un coup anonyme dans une discothèque anonyme
et rentrer prendre un boulot anonyme dans un appartement anonyme
avec une voiture et une femme anonymes, sauf Jamel Debbouze. En
revanche jamais j’ai vu un Arabe qui a un César du meilleur acteur,
sauf Isabelle Adjani, mais elle a les yeux bleus comme Samy Naceri,
pas moi. Même un mongolien il a eu le César avec Daniel Auteuil
alors que les Maghrébins il y en a quand même plus qu’eux en France.
Même si j’adore les mongoliens. Alors je vais pas me voiler la face,
je vois bien la discrimination raciale qui ne dit pas son nom alors
que moi je me suis présenté, Kamel Hassani, le futur plus grand
comique d’origine difficile, sauf Jamel Debbouze. Et sur la tombe
de ma mère je serai célèbre comme tous les anonymes. Je dis la tombe
parce que ma mère elle est morte en glissant j’avais quatre ans,
je sais c’est triste.
Au début je me dis pour star de cinéma il faut un producteur, pour
animateur populaire avec Télé 7 Jours il faut un piston,
mais pour comique à la mode? Déjà il faut faire rire. Si moi je
fais rire ? Je vois pas le rapport. Prends les Robins des Bois de
Canal +, eux ils sont à la mode, ils te font rire? Tu vois. Pour
être à la mode, il faut juste trouver le pitch qui tue comme
ça Thierry Ardisson il t’invite dans son émission pour parler de
toi avec des gros mots en string pour l’audimat du service public.
Comme j’ai déjà dit maman la pauvre elle est morte j’avais quatre
ans, donc ça peut pas être moi. En fait elle a glissé toute seule
sur quoi je sais pas, papa il a jamais voulu en parler comme si
ça le gênait ou quoi. Moi j’étais très triste à cause que la bouffe
elle était devenue dégueulasse et j’avais plus de couches propres.
Au bout de dix ans quand mon père il a vu que je mangeais pas le
cru et pas le brûlé donc rien, il s’est dit je fais une dépression
et il m’a emmené voir une psychologue. Je me souviens à peu près
comme quoi elle m’a dit maintenant que ma mère elle est morte il
faut que je tue mon père pour que ça équilibre. A l’époque j’ai
pas bien compris parce que la psychologue elle avait un gros accent
allemand ou alsacien ou je sais pas, mais aujourd’hui je suis d’accord,
c’est pour ça que sur l’adoption des homosexuels je suis pas contre,
je dis juste qu’il faut deux psychologues pour tuer les deux pères.
En tout cas pour les garçons. Mais le problème pour les orphelins,
surtout de mère comme moi, c’est que ton vieux lui c’est pas un
orphelin que c’est devenu c’est un branleur, comme il nique plus
il part en couille, logique. Le pire c’était l’alcool. C’est vrai
mon père je l’ai vu boire qu’une seule fois mais ça a duré longtemps,
entre l’âge de quatre ans et douze ans il a pas dessoûlé mais après
il s’est calmé grâce à Dieu, il a écouté pousser sa barbe, il est
allé à La Mecque et il est devenu un bon musulman. Ça y est j’ai
dit le gros mot : musulman...
Alors je te jure on va mettre les choses au clair tout de suite
: déjà il faut pas confondre musulman et islamiste parce que les
intégristes c’est pas tous des terroristes vu que eux ils ont rien
à voir avec l’islam, vu qu’Allah Lui, Il est contre les fondamentalistes.
Je résume : l’islam c’est l’exploitation de l’homme par Dieu, l’islamisme
c’est le contraire. Moi par exemple je suis musulman mais c’est
pas grave, je vais rien te faire. Et mon père quand il fait cinq
prières par jour c’est vers La Mecque, pas contre toi. Tu vois ce
que je veux dire ? Par exemple la fois où Ben Laden il a niqué les
tours jumelles mon père il a dit mot pour mot je me souviens : «
Je sais pas qui c’est le fils de pute il a fait ça mais il vient
manger le couscous chez moi quand il veut ! » C’est pour dire que
l’islam de mes ancêtres c’est la fraternité et le partage. Mais
je sais, tu te demandes si je suis musulman pratiquement comme mon
père, si je fais la prière, le ramadan, les ceintures d’explosifs,
les tournantes dans les mosquées-caves sur des mineures excisées
par des imams sans papiers qui les attachent au minaret avec un
foulard islamique malgré Sarkozy. Désolé c’est non. Jamais j’ai
porté le foulard islamique sauf peut-être un jour dans un sketch
inch’Allah. En revanche c’est vrai je fais le ramadan et
je mange pas de porc, c’est un minimum. Ah oui, il y a aussi que
je dois rester vierge jusqu’au mariage, et ça tombe bien parce qu’on
dirait que les filles ça les arrange que je les respecte. Un jour
j’ai juré je ferai la prière mais après que je sois une star, je
veux pas qu’on dise comme quoi j’ai couché pour réussir, je suis
pas Loana. Et vu qu’après les bars mon père il fait maintenant la
fermeture de la mosquée, moi j’ai sympathisé avec le barman, je
veux dire l’imam du quartier, et des fois on discute de l’islam
en français, même que des fois je vais le voir et je lui demande
son avis sur Dieu la vie et ma car-rière, et c’est lui qui m’a donné
un jour le bon pitch pour devenir à la mode. Je me souviens
on parlait des Guignols de l’Info, le Cheikh il les aime bien parce
qu’ils sont méchants contre les juifs, et alors il m’a dit que si
j’imitais la marionnette d’Oussama en vrai j’aurais du succès :
« Les mécréants ils rient sur celui qu’ils ont peur, l’islam ils
ont peur beaucoup, fais les peur contre l’islam ils vont très rire.
» Moi je suis imberbe alors si je joue le terroriste il faut mettre
une fausse barbe au second degré, comme ça les journalistes à la
mode ils vont se dire l’islam c’est la religion de l’humour et de
la paix, et comme les journalistes à la mode ils sont juifs pour
la plupart, du coup ils ont encore plus peur donc ils rient encore
plus et après ils écrivent des trucs sympa sur toi pour que tu sois
leur pote. D’ici là moi je suis juste équipier au Quick d’Evry 2
où j’habite chez mon père le pauvre.
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