Photo : Olivier Roller


Karine Tuil



arine Tuil, née le 3 mai 1972 à Paris, est l’auteur de Pour le Pire (2000), Interdit (2001), Du Sexe féminin (2002), tous publiés chez Plon.

 

AU LECTEUR

e n’ai pas toujours été un parasite social. Il fut un temps où la société sollicitait mes compétences pour défendre et instaurer la légalité. Mais après sept années d’étude des lois – dont deux passées à conseiller des hommes politiques en campagne électorale sur les meilleurs moyens de les contourner –, je compris qu’à défaut de les faire appliquer, je saurais mieux les transgresser ; et quel support se prête à toutes les transgressions sinon l’écrit ? Être, tour à tour, un assassin, un voleur ; multiplier les crimes et les délits sans crainte des châtiments – la littérature n’est pas un Etat de droit. Voilà pourquoi – en toute impunité –, j’ai commis un crime dans mon premier roman Pour le pire ; j’ai attenté à la mémoire d’un vieux juif dans Interdit ; j’ai violé la loi maternelle dans Du sexe féminin sous les regards complices de lecteurs. À présent, vous saurez Tout sur mon frère. Considérant que je suis l’auteur de quatre romans qui constituent tous des troubles à l’ordre public, je suis condamnée à errer à travers les pages blanches jusqu’au restant de mes jours et je n’ai d’autre avocat que moi-même. Je n’ai su être ni une femme de loi ni une femme-objet; j’ai donc tenté ma chance en tant que femme de lettres. Je pensais – naïvement – que la reconversion serait facile : Kafka et Gombrowicz n’avaient-ils pas été des juristes consciencieux avant de devenir écrivains ? Et ainsi, à l’âge de vingt-huit ans, j’ai décidé de me soumettre aux lois de la création, des lois d’exception édictées par des législateurs immoraux qui légitiment crimes et délits. Gardez vos états d’âme, vos confidences, vos secrets de famille ! Je suis une délatrice. À moins, bien sûr, que vous ne souhaitiez vous retrouver dans un livre…
J’entends déjà les griefs qui me seront adressés : diffamation, violation de la vie privée, imputations calomnieuses, et cette question où l’on sent poindre les reproches, « où êtes-vous allée chercher toutes ces horreurs ? » comme si la lecture devenait souillure, et l’écriture, un traitement inhumain et dégradant que l’auteur s’infligerait à lui-même. Mon roman est né de cette question à laquelle je n’ai, hélas ! trouvé aucune réponse. Il faudrait donc se justifier après avoir écrit – et dans quel but ? –, fournir une tentative d’explication avant l’expiation – j’en suis incapable. La littérature est une parasitose dont on ne connaît pas les causes ; elle provoque les pires démangeaisons et j’ai, depuis longtemps, renoncé à me soigner.
Un personnage de roman, voilà ce qu’est devenu, malgré lui, le narrateur de Tout sur mon frère, un jeune trader de trente-deux ans dont la vie privée est rendue publique par un frère écrivain de deux ans son aîné pour qui l’écriture n’est qu’une vaste entreprise de destruction familiale. Cet homme, qui ressemble à l’adolescent idéaliste qui rêve de devenir écrivain dans le film de Pedro Almodóvar Tout sur ma mère, n’a d’autre ambition que de raconter la vie de son frère dans ses livres. Les écrivains n’ont ni conscience professionnelle ni déontologie. Ils vivent aux dépens de celui qu’ils écoutent. Une bande de parasites. La surproduction littéraire finira bien par nous en débarrasser. »

Karine Tuil



EXTRAIT


e levai mes yeux du livre. C’était, à chaque fois que j’en relisais des passages, la même émotion. La même colère aussi de voir ma vie privée analysée, disséquée, critiquée, ma vie jetée aux loups comme une viande saignante qu’ils dépèceraient avant de se repaître de leur orgie. Je subissais la charge inquisitoriale des lecteurs, des critiques littéraires, des gardiens de la morale. Après la publication du livre, les relations avec mon frère qui étaient déjà très tendues, devinrent impossibles. Notre inimitié était si profonde que nous ne nous parlions plus que par avocat interposé. Je ne lui avais jamais pardonné d’écrire sur moi; il ne m’avait jamais pardonné d’avoir porté plainte contre lui. Quelle ambition littéraire nourrissait-il? Ces lignes m’avaient plongé dans un tel désarroi qu’à ma plainte pour atteinte à la vie privée, j’aurais pu adjoindre l’incitation au crime! Oui, j’avais voulu tuer mon frère. Et ce n’était pas la première fois que cette pulsion naissait en moi. Déjà, à l’âge de dix-sept ans, j’avais songé à le faire, mû par cette jalousie naturelle que la Bible elle-même dépeint : de nous deux, il resta longtemps le fils préféré, celui qui aimait lire, qui donnait en offrande sa curiosité intellectuelle, son avidité à un père exigeant qui nous éprouvait. Pourtant, je ne passai pas à l’acte, non, même après avoir lu son livre, je ne cherchai pas à le blesser. Il était mon frère et dans ce possessif associé à ce mot « frère » se terraient notre enfance, notre complicité, ce qui nous avait unis. Pendant des années, j’avais porté ses habits, mangé ses restes, partagé ses goûts. Je le suivais partout, je le copiais, je l’admirais. Ses jeux étaient les miens. J’étais malade quand il souffrait. J’étais triste quand on l’admonestait. Il était mon seul frère et cette unicité expliquait la fascination mais aussi la répulsion qu’il exerçait sur moi. Oui, il me répugnait. Physique-ment, d’abord; sa négligence était si manifeste que je l’interprétais comme un manque de respect envers lui-même. Sa rousseur l’avait marginalisé; je le croyais investi de cette puissance démoniaque que l’on attribuait aux seuls êtres flamboyants. Intellectuellement, ensuite. Nous vivions chacun dans deux terres séparées; il s’épanouissait au cœur de la fiction tandis que j’étais ancré dans la réalité et il avait cru franchir cette frontière en choisissant la voie de l’autofiction comme on emprunte un raccourci sans se douter que ce chemin, à défaut de nous faire gagner du temps, nous mènera vers une terre embourbée.
Il osait écrire qu’il ne valait rien! C’était en référence à moi – à moi seul ! – qu’il avait écrit ces mots! Pour nombre de personnes, j’incarnais la réussite – je ne faisais pas allusion à une réussite matérielle, celle qui me permettait de concrétiser mes désirs pas plus qu’à une réussite personnelle, liée à ma vie sentimentale, non, je parlais d’une qualité intrinsèque, d’une réussite qui me caractérisait, je parlais de mon assurance, de ce regard confiant que je portais sur moi-même, de ce regard de groupie qui semblait dire : « vas-y, tu en es capable! »; mon frère m’enviait de cacher en moi cet admirateur qui m’encourageait, m’insufflait la force et l’énergie sans lesquelles toute ambition se tarissait. Lui, il n’accueillait que des autorités critiques et névrotiques, des figures dictatoriales et imperturbables qui le jugeaient, l’humiliaient, lui répétaient à l’envi qu’il ne valait rien, qu’il était NUL. Et son regard confirmait leur verdict. Et ce jugement était sans appel. Comment osait-il s’ériger en victime quand c’était moi qui avais été trahi, moi qui subissais son acharnement littéraire? A qui ferait-il croire qu’il n’avait pas confiance en lui? Il fallait avoir bien confiance en soi pour écrire ainsi sur son propre frère, pour dévoiler sa vie à des inconnus, pour le mettre à nu, il fallait être plein de suffisance, de narcissisme et d’assurance pour aller aussi loin, non pas dans l’introspection – oui, l’introspection aurait été louable, l’introspection, j’aurais pu la justifier et la comprendre – mais dans la description calomnieuse, dans la délation et la dénonciation. J’aurais voulu le rassurer : Arno, tu n’es la victime de personne, sauf peut-être de toi-même. C’était son incapacité à affronter ses propres faiblesses, à assumer son orgueil et son désir de reconnaissance sociale, ce désir que j’étais le seul à affirmer au sein de notre famille, ce désir que nous cachons tous en nous comme une bête immonde parce qu’il nous fait honte, parce qu’il nous fait peur et qu’il dévoile aux autres autant qu’à nous-mêmes nos propres défaillances. Il n’avait pas le courage d’avouer qu’il souhaitait être encensé, admiré; il n’avait pas l’humilité de reconnaître qu’il écrivait aussi pour cela. Il vivait dans la crainte de l’échec; moi, j’étais animé par le désir de réussir. Il pratiquait l’auto flagellation, me faisait croire qu’il vivait en ascète alors qu’il était le contraire d’un saint! Il ne sanctifiait pas les mots, il les souillait et cette souillure m’éclaboussait, moi et ma réputation, ma femme et tous ceux que j’aimais. Il avait sali ma famille, des gens qu’il ne connaissait pas et il voulait me faire croire qu’il était une victime! Derrière ces mots : « je ne valais rien », il fallait comprendre : Mon frère est devenu trader pour gagner; moi, j’écris pour perdre. Ils traduisaient toute son impuissance, son incapacité à exister. Il se sentait persécuté : par qui ? par quoi ? Quelles névroses notre éducation culturellement correcte lui avait-elle transmises? Moi, j’en étais sorti indemne (encore que cette affirmation, au vu des sommes exorbitantes que mon psychanalyste me réclamait depuis cinq ans pût paraître présomptueuse) mais lui, qu’était-il devenu? Un homme éteint, sans identité fixe, oscillant entre l’arrogance et l’humilité, en proie aux doutes et à l’inquiétude. Je devais le haïr pour ce qu’il m’avait fait subir et pourtant, je tenais à lui – oui, c’était bien l’expression qui convenait –, il me semblait que même éloignés l’un de l’autre, même ligués l’un contre l’autre, nous nous tenions, l’un à l’autre. Je ne dis pas que cet appui était solide et fiable, il ne nous préservait pas des accidents éventuels mais nous savions que si l’un de nous deux chancelait, l’autre amortirait sa chute.



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