Photo : Olivier Roller

Christophe Donner



é à Paris en 1956, romancier, Christophe Donner est l’auteur, entre autres, chez Grasset, de L’Esprit de vengeance (1991), Ma Vie tropicale (1999) et L’Empire de la morale (Prix de Flore, 2001).

 

AU LECTEUR

ù en est la littérature (française), aujourd’hui ? De quoi faut-il parler, comment, et que faut-il encore penser de l’auto-fiction, est-ce que c’est une tarte à la crème, une tarte au citron, une soupe à la grimace, un étouffe-chrétien ? Le terrorisme, le sexe, faut-il écrire des livres plutôt courts ou plutôt longs ? Publier chez un petit éditeur ou chez un grand éditeur. La mode des gros mots, est-elle définitivement passée ? Êtes-vous bien certain de la nécessité de ce livre ? Comment vous est-il venu ? Vous écrivez à la main ou plutôt directement sur l’ordinateur ? Ce personnage, c’est vous, je veux dire, le narrateur, celui qui dit Je est un autre… Pourtant, votre père n’est pas mort. Ça vous amuse de faire mourir votre père à la page 2. Vous lui en voulez toujours. Vous croyez vraiment que la littérature doit devenir la poubelle de vos petits drames familiaux ? A votre âge, avec déjà tous ces livres de toutes les tailles, plus ou moins bien accueillis, certains écrits à la troisième personne…
Aucun. J’ai essayé, mais ça ne marche pas. Vérifiez.
Les Sentiments.
Les Sentiments ? Non, justement pas. Et Retour à Eden non plus, si vous l’aviez lu jusqu’à la fin. Je ne vous reproche pas d’abandonner les livres au milieu, j’aimerais juste, maintenant, à mon âge, avec tous ces livres, comme vous dites, qui sont derrière moi, si on peut me faire confiance sur un point, admettre que tout se tient. Juste ça. Samuel était déjà dans Trois minutes de soleil en plus, dans le Chagrin d’un tigre, il s’appelait Sylvain, j’ai changé à cause de Saul, qui est le personnage du prochain livre, qui était déjà dans Quand je suis devenu fou et dans Ma vie tropicale
Alors, c’est une histoire vraie, Ainsi va le jeune loup au sang ?
Demandez à Loup, le fils de Blanco. Demandez à Nicolas, qui n’est pas dans ce livre, mais qui vivait tout près de la tour Montparnasse. Regardez dans les archives si un gosse de 14 ans n’a pas essayé, un jour, dans les années soixante-dix, de faire sauter la Grande vilaine, comme on l’appelait à l’époque. Vous verrez que si. Est-ce que c’était moi. Est-ce que j’ai le droit de parler des morts, faute de mieux.
Il y a eu le 11 septembre et je me suis souvenu avoir déjà raconté une histoire d’enfant terroriste, récit abandonné, repris dans tous les sens, depuis près de vingt ans, il me poursuivait, d’un déménagement à l’autre, sans se démoder.
L’enfant de la terreur a fini par grandir, le voilà en taule, ce n’est plus un livre pour enfants. Déjà, devant l’entrée du bordel de la rue Saint-Denis, ça fait longtemps que ce n’est plus un roman. Et quand il déjeune avec son éditeur, on sent bien que c’est fini, la boucle est bouclée, la littérature ne lui sert plus qu’à poser des questions sur la littérature, il a totalement cessé de se prendre au sérieux avec ça.
Qui ça « il » ?
Moi, Samuel, Christophe, allez savoir qui est le reflet de qui, ou son ombre. Après la bagarre, les jeunes loups pleurent, bavent, ils ne distinguent plus leur sang de celui des chiens. Au petit matin, ils sont différents, boiteux, borgnes, prudents, ils écrivent à la main, ou directement sur l’ordinateur, ça ne fait pas une grande différence.
Quand même, allez, un petit mot sur le mouvement de ce livre, de l’enfance à l’adulte, de la violence au repentir, mouvement de l’écriture aussi, qui va du roman à… à quoi ?
Je vous le demande. Le style est maintenant trop près de l’homme pour ressembler à ceci ou cela. Il est plus brut qu’au départ, c’est le paradoxe. En écriture, on se libère, c’est le mouvement naturel, on se libère des genres.
Est-ce qu’on voit ça dans ce livre ?
J’espère que non. Mais ça y est, pour ceux que ça intéresse.

Le mal, le bien, la morale, qu’est-ce que je peux dire de plus que je n’aie déjà écrit ? »

Christophe Donner

EXTRAIT

 


me Andrée, la concierge du passage, a un  petit chien avec une pile dans le cœur. Ulysse.
Il va crever, Ulysse.
Depuis quelques jours, Ulysse n’aboie plus quand j’entre dans la loge, il dresse l’oreille, il me regarde, et c’est tout. Mme Andrée l’a installé sur la table, au fond d’un coussin énorme, rouge. C’est comme de la soie, dit-elle. Elle m’offre un panaché et parle de son chien. Il va crever. Faudrait lui changer sa pile avant la fin du mois, mais elle ne peut plus, c’est trop de pognon.
Est-ce qu’il sait seulement qu’il va crever, Ulysse.
Elle le regarde, et le chien aussi la regarde. Il réclame quoi avec ses yeux, une pile neuve, un morceau de sucre, je ne sais pas. Mme Andrée me pose des questions sur la conscience des bêtes, mais qu’est-ce que j’en sais. Dans trois semaines, dit-elle, ça sera le début de la fin.
Le petit chien se lève, c’est le chien le plus laid de la terre, un phénomène. Il s’étire sur le coussin, bâille, puis se recouche dans l’autre sens. C’est un genre de diabète, dit-elle, du sucre dans le cœur, c’est ça qu’il a. Trop de sucre. Est-ce qu’elle doit continuer de lui donner du sucre, puisqu’il va crever, hein, qu’est-ce que ça peut foutre.
Elle casse la moitié d’un morceau de sucre dans le creux de sa main. Clac. Toutes les demi-heures.
— Je pense à un truc, Mme Andrée… si vous vendiez votre télé, vous pourriez lui acheter une pile neuve.
— La pile, c’est rien, c’est l’opération qui coûte. De la chirurgie à cent mille balles de l’heure.
Alors quoi, qu’est-ce que tu veux que je vende encore, hein. Et qu’est-ce que je deviens après… Clocharde? Je m’installe sur le trottoir avec mon chien à pile ? Alors tais-toi. Et regarde-le, ça t’instruira. Regarde un peu ce regard de chien. Il va crever, ça se voit dans ses yeux.
Le chien a les yeux humides, en effet, surtout depuis qu’il a avalé son dernier morceau de sucre. Il fait varier l’inclinaison de ses sourcils, il a peut-être une expression, mais je ne sais pas de quoi.
— Caresse-le. Allez, vas-y, caresse-le, je te dis.
Elle me pousse un peu dans le dos. J’essaie de voir la mort dans les yeux ronds et noirs de l’animal. Il répond à mon approche en roulant sur le côté, puis sur le dos, il s’offre à moi, les quatre pattes en l’air, comme si j’allais lui caresser le ventre, le faire jouir, ou peut-être l’opérer, lui ouvrir le cœur pour remplacer sa pile.
— Tu vois la cicatrice ? Juste là, tiens, pose ton doigt.
Elle me prend l’index et me le pose à l’endroit du cœur, sur la pile. Je suis censé sentir quelque chose, une vibration. Mais rien.
— C’est une question d’habitude, pousse-toi.
Elle place son doigt sur le cœur d’Ulysse et presque aussitôt elle a un sourire. Elle fait ça vingt fois ou trente fois par jour pour savoir si la pile est en train de faiblir.
— Dans trois semaines, dit-elle, c’est le début de la fin.
Elle sort de sa poche la deuxième moitié du morceau de sucre, et elle le lui donne. Comme ça c’est complet, c’est entier, c’est son plaisir à elle de couper le morceau de sucre en deux, couper le plaisir de son chien en deux, attendre, le faire attendre, et finalement donner cette deuxième moitié de sucre, et voir l’unité du plaisir se reformer dans la gueule du clébard.
Il croque, croque. Il n’y a rien dans ses yeux, rien de ce que prétend Mme Andrée, la mort est ailleurs, peut-être dans cette bave sucrée qui dégouline de ses babines jusque sur le coussin, c’est le même liquide épais, un peu bouillonnant, qui sortait de l’oreille de mon père, ça coulait avec la même lenteur, pareil, sauf que c’était rouge.
— Essuyez-le, Mme Andrée, je crois qu’il bave.

Maintenant, elle a des problèmes avec son coucou. Ça déconne, dit-elle. Elle le décroche du mur avec ses chaînes, ses poids, elle le pose sur la table, à côté du chien. On dirait un hôpital, cette table.
Je commence à sortir les vis de l’intérieur du coucou, les roues crantées, les petits rivets, je les étale sur mon chiffon. Elle sait que j’aime ça, je trouve ça beau, l’horlogerie, la mécanique en général, je vais y arriver.
— Fais-y gaffe, c’est un souvenir.
Elle a des souvenirs de Hongrie, d’Espagne, une gondole en thermomètre, un sombrero, des poupées yougoslaves, ce sont les gens du passage qui lui ramènent ces trucs horribles, elle les dispose sur le buffet, sur la télé, comme une collection.
— Je peux mettre un visage sur chacun, dit-elle.
Et moi, sur quoi elle met mon visage. Je voudrais bien savoir aussi sur quoi elle met le visage de mon père. Elle raconte que longtemps après sa mort, mon père recevait encore du courrier, mais elle n’osait pas le remettre à ma mère, elle a tout gardé dans une boîte, qu’elle me donnera plus tard.
Le coucou s’est remis à fonctionner entre mes doigts. Mme Andrée me remercie de tout son cœur, elle sait pourtant que ça me dégoûte quand elle m’embrasse, mais elle le fait.  



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