Pascal
Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il a écrit
notamment Le salon du Wurtemberg, Le sexe et l’effroi, Rhétorique
spéculative, La haine de la musique, Vie secrète, Terrasse à Rome.
AU LECTEUR
 l
y a vingt ans j’ai composé les huit tomes des Petits Traités.
Ils sont parus aux éditions Maeght.
Dernier royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus
étendu et étrange.
Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars,
ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont
tombés.
Enfant, durant toute mon enfance, chaque nuit, je tournais la tête
du crépuscule jusqu’à l’aube. Cela me paraissait beaucoup plus intéressant
que dormir.
C’était peut-être un signe de carence mais cela m’excitait. C’est
vraiment une tête qui tourne à toute allure que ces volumes. Un
éclair de tête. Ce n’est pas un jugement sur le temps ou le monde
ou la société ou l’évolution humaine : c’est le petit effort d’une
pensée de tout.
Une petite vision toute moderne du monde.
Une vision toute laïque du monde.
Une vision toute anormale du monde. »
Pascal Quignard
EXTRAITS
LES OMBRES ERRANTES
CHAPITRE LIII
L’autre royaume
n
1602 un maître pêcheur, dans la province de Bretagne, dans le Morbihan,
était propriétaire de cinq barques. Veuf depuis trois ans, il ne
s’était pas remarié tant l’amour qu’il portait à la femme qu’il
avait épousée jadis persistait en lui. Sa maison était à flanc de
falaise. La côte où elle était située était faite de roches noires.
Le sentier qui y menait était escarpé. La maison était étroite ;
les pièces sombres ; il était à manger sa bouillie.
Il voit par la porte de sa maison sa femme qui passe. Il lâche son
bol. Il court sur le chemin qui tombe à pic au-dessus de la mer.
Elle a un corsage en lin blanc en pointe, qu’elle porte au-dessus
d’une jupe jaune bouton d’or.
— N’es-tu pas morte depuis trois ans ? lui crie-t-il.
Son épouse en convient, faisant des petits signes de tête de haut
en bas. À ses côtés se tient l’ancien chantre du village.
Ce dernier paraît beaucoup plus jeune qu’elle.
À la vérité il est mort neuf ans avant elle.
Il se tient en retrait. Il est lui aussi vêtu de lin jaune. Il a
l’air grave. Il paraît songeur.
Tandis que le veuf parle à son épouse morte, le 95 chantre s’assoit
sur une roche. Il tient dans les mains une grande canne ferrée.
Un voyageur arrive, venant du Scorff, et les dépasse.
À l’instant de les dépasser il les salue en employant la langue
anglaise.
Le chantre lui répond de même en anglais.
Le chantre et l’épouse du maître pêcheur sont tous deux vêtus de
lin ainsi que le sont tous les morts.
Ils sont très beaux quoique leurs joues soient blanches et creuses.
— En vérité tu n’aimas pas ceux que tu aimas à la suite de celui-ci
? demande à cet instant le maître pêcheur à son épouse.
— Non.
— Tu ne m’as pas aimé ?
— Non.
— Tu as toujours préféré un mort à un vivant ?
— Oui.
— Pourquoi ? La femme ne répond pas.
— Dis-moi pourquoi, insiste le pêcheur.
— Non.
Après qu’elle a dit non, l’épouse morte lui tourne le dos. Elle
s’apprête à reprendre sa route sur le sentier.
Son visage est extraordinairement lumineux.
Le chantre se lève lui aussi prenant appui sur sa canne.
Le maître pêcheur se précipite.
La femme morte se courbe en deux, prend ses Les ombres errantes
96 jupes dans ses mains, se met à courir sur le sentier à pic.
Mais le maître de pêche, empoignant un genêt, sautant sur une roche
en saillie, parvient à la dépasser.
Le veuf hurle.
Il brandit les poings. Il pleure aussi.
Il empêche son épouse morte de passer.
La corniche au-dessus de la mer était si étroite à cet endroit que
la morte se serait blessée en tombant, ou bien elle aurait abîmé
ses vêtements en lin.
L’épouse reste immobile devant son ancien mari.
Une dernière fois le maître de pêche la supplie :
— Si tu m’expliques pourquoi tu ne m’as pas aimé autant que le chantre,
je te laisse passer.
Elle le regarde dans les yeux.
Puis elle hausse les épaules.
Elle tourne son regard vers le large.
Plus tard encore, elle regarde de nouveau son époux, longuement.
Son visage ne marque pas de mépris, mais il est sans douceur.
Elle baisse les paupières mais elle ne dit rien.
Il dit tout bas :
— Dis-moi, mon amour, pourquoi tu ne m’aimes plus ? Alors le beau
visage de son épouse est placé sur sa gauche. Il la voit de profil.
Il ne voit pas ses lèvres bouger. Il entend pourtant qu’elle dit
à voix basse :
— J’avais plus de plaisir dans la compagnie de ce mort, même une
minute, même en pensée, même en Les ombres errantes 97 mâchouillant
sans fin dans ma bouche le secret de son nom, que dix ans dans tes
bras, même quand j’étais heureuse dans tes bras.
— Ah ! fit-il et il s’effondra sur le sol.
Ils passèrent.
Ils descendirent le sentier.
Ils gagnèrent le sable et la laisse de mer. Ils se tenaient par
la main au bord des vagues.
Ils marchaient sur les algues tout en bas.
Le pêcheur voyait les vêtements jaunes flotter au-dessus des algues
et des flaques.
Il était jaloux.
Bien que tous deux fussent morts, le maître pêcheur était jaloux
de leur bonheur chez les morts.
Il revint chez lui dans un état déplorable.
Le maître pêcheur était sans cesse à souffrir non pas parce que
sa femme était devenue fantôme mais parce qu’elle avait préféré
dans l’autre monde un homme à qui elle s’était donnée avant qu’il
la rencontrât.
Il disait :
— Je ne souhaite à personne de voir à qui peut bien aller l’amour
des morts.
Souvent, après qu’il avait dit ces mots, il ajoutait avec un air
de menace à l’adresse de ceux qui l’écoutaient :
— Et je ne souhaite à aucun d’entre vous de découvrir à qui s’adresse
l’amour de ceux avec qui vous vivez ! On dit que sa souffrance dura
six mois, jusqu’au mois d’avril.
Étrange royaume que celui que j’évoque pour Les ombres errantes
98 ouvrir ces tomes, ces landes, ces vagues blanches, ces genêts
jaunes, ces à-pics.
Bouts d’algues, morceaux de coquillages, barques crevées, laisses
de grève, fragments de scènes invisibles.
Le 23 avril ses larmes se mirent enfin à couler. Il s’alimenta de
nouveau. Il refusait de dormir parce qu’il redoutait que son épouse
ne lui apparût en rêve. Il craignait de la désirer malgré tout pendant
son sommeil. Il avait perdu quarante et un kilos.
SUR LE JADIS
CHAPITRE XCV
La montagne
braham
eut beau lever les mains vers Dieu.
Dieu voulut son fils mort. Rien ne sut le fléchir. Il prit son fils
et son couteau. Le père et le fils gravirent la colline. Peu importe
ce qui arriva par la suite. Il y a dans notre héritage des plaies
incurables.
*
Un homme de la province de Nagoya dit :
— Jadis les vieux étaient considérés comme des bouches inutiles.
On les transportait à dos d’homme jusqu’à la montagne. On les y
abandonnait.
*
En 1640, dans la province de Nagoya, il
se trouva qu’un fils se présenta devant la cabane de son père le
jour de ses soixante ans.
Il le salua. Il lui tourna le dos. Son père s’agrippa à ses épaules.
Le fils soutint avec les doigts les maigres cuisses de son père
et ils pénétrèrent dans la forêt épaisse qui recouvrait la montagne.
Tandis que son fils gravissait la pente le père se 101 dit : « Je
crains que mon fils ne se perde au retour. » Alors il eut l’idée
de casser des branches mortes et de les jeter derrière lui.
Parvenu dans une petite clairière, le fils aperçut deux roches plates
qui formaient une espèce d’abri. Il aménagea une litière de feuilles
pour que son père pût s’étendre sous les roches. Puis il se tourna
vers son père et lui dit :
— Mon père, je vous dis adieu.
Le père inclina la tête et dit :
— Mon petit, comme j’ai craint que tu ne te perdes au retour, j’ai
répandu sur le chemin des branches cassées. Tu n’as qu’à suivre
ces fragments...
Alors le fils éclata en sanglots.
Il reprit son père sur son dos et il rentra avec lui, de nuit, avec
prudence, jusqu’au village. Toujours protégé par l’obscurité de
la nuit il saisit un épieu. Il creusa un trou derrière sa cabane
où il enfouit son père, le dissimulant sous les ronces d’un buisson.
Personne du pays ne pouvait déceler qu’il avait gardé son vieux.
Il lui apportait à manger trois fois par jour.
Il se trouva qu’un jour le seigneur du lieu dit à ses gens :
— Apportez-moi une belle corde de cendres ou bien je mettrai le
feu à vos huttes.
Les villageois ne comprenaient pas ce que demandait leur maître.
Ils s’interrogeaient entre eux. Le fils pieux alla trouver son père
et dit audessus du trou où il l’avait serré :
— Mon père, le seigneur a dit : Apportez-moi une belle corde de
cendres ou bien je mettrai le feu au village.
Dans son trou le vieux répondit à son fils :
— C’est l’un des trois secrets du jadis. C’est facile. Il s’agit
du secret de la succession des rotations célestes. Tisse une très
belle corde. Mets-la sur une pierre plate. Va au palais avec ta
pierre et ta corde. Demande au seigneur qu’il te donne du feu de
son âtre. Brûle-la sous ses yeux.
Le fils fit comme son père avait dit. Le seigneur fut étonné mais
il offrit en récompense au fils une corde neuve avec au bout un
bœuf.
Le fils les ramena chez lui. Il alla trouver son père. Il lui exprima
sa gratitude. Il lui dit :
— Que veut dire la corde de cendres ?
— Que jadis nous incinérions nos guerriers en les couchant sous
des pierres quand ils étaient morts au cours du combat qu’ils avaient
mené pour défendre le village.
*
Un an passa.
Au début de l’année qui suivit le roi du pays fit venir Corde de
Cendres. Il lui montra au milieu de la grand-salle un tronc d’arbre
qui avait été coupé, qui était tout noir, le fût parfaitement rond,
l’ensemble entièrement poli. Le seigneur se tourna vers Corde de
Cendres et lui dit :
— Demain matin tu me diras de quel côté se trouve la racine de cet
arbre ou tu mourras.
Le fils pieux fut rempli de perplexité. Il regarda longtemps et
silencieusement le fût noir et lisse qui brillait au milieu de la
salle du palais. Il rentra dans sa cabane. Quand la nuit fut tombée
il alla trouver son père dans le champ de derrière, derrière son
buisson de ronces.
Il resta longtemps assis, sans parler, au côté du trou. Enfin il
murmura :
— Mon père, je suis inquiet. Je ne peux pas te montrer cet antique
fût de bois noir qui est dressé dans le palais de notre maître,
vieux tronc de chêne qui a été poli entièrement, afin que tu m’aides
et que tu me dises quel est son sens.
— Mon fils, dis-moi exactement comment le seigneur a formulé
l’énigme ?
— Le maître a simplement dit : De quel côté se trouve la racine
?
Alors le vieux répondit à son fils :
— C’est encore l’un des trois secrets du jadis.
C’est le deuxième secret. C’est le secret de la source des plantes
et du monde. C’est l’eau.
Le vieux réfléchit toute la nuit. À la fin de la nuit, avant que
l’aube fût là, le vieux dit à son fils comment procéder.
— Va au palais. Demande à notre maître une grande bassine. Fais-la
remplir d’eau. Plonge le fût dedans. Le côté qui affleure à la surface
est celui de la cime. Celui qui se tourne vers le fond, désigne-le
du doigt en silence.
Le fils fit comme son père avait dit.
Le seigneur de la région fut consterné. Il se leva et se mit à genoux.
Il lui offrit la bassine en bronze, un char pour la porter. La bassine
était pleine d’eau et une carpe de mille ans y nageait.
Tous les villageois l’acclamaient quand il revint, car il était
devenu leur héros.
Quand ils furent rentrés chez eux, le fils alla trouver son père.
Il lui exprima sa gratitude. Il prit de la pâte et la tressa. Il
lui offrit un gâteau.
*
Un an passa.
Le lendemain du jour de la nouvelle année, le maître du pays fit
venir Racine Noire. Il lui dit :
— Racine Noire, tu me déplais avec ton char, ta carpe, ta bassine,
ton bœuf. Je veux le tambour qui sonne tout seul sans que personne
le touche. Ou tu m’apportes le tambour qui résonne sans qu’on le
frappe, ou tu meurs.
Le fils pâlit. Il ne resta pas davantage au palais.
Tête basse, il s’éloigna à reculons. Arrivé à sa cabane, il se rendit
directement au champ de derrière, il s’approcha du roncier, il répéta
à voix rauque la demande du seigneur.
À la fin, à l’inflexion de sa voix, des larmes se mêlèrent.
Il entendit son père qui riait sous la terre.
— Pourquoi ris-tu mon père ?
— Parce qu’il n’y a que trois secrets, mon petit.
Nos soucis vont finir. C’est notre secret.
Le père riait derrière le roncier.
— Mon père, pourquoi le tambour est-il le dernier secret ?
— C’est le secret de notre origine à nous tous, les hommes. Nous
sommes à la fois invisibles et bruyants quand nous nous étreignons.
En nous étreignant nous résonnons sans que nous nous battions.
En nous étreignant nous mêlons les vieux visages et les vieux corps
et ils se reproduisent ainsi, et ils se rajeunissent ainsi, de fantômes
désirants en fantômes désirants. Toi, mon fils...
— Oui, mon père...
— ... Tu es mon portrait craché comme je le suis de mon défunt père
qui le fut de son père qui le fut de son père qui le fut de son
père...
Le vieux riait dans son trou.
— Que dois-je faire, mon père ?
— Rien de plus simple. Va dans la forêt. Suis l’ourse. Dispute-lui
le nid d’abeilles qui l’attire sans limites.
Le fils ramena un nid d’abeilles de la forêt.
Il le posa devant la cabane.
Il alla porter la carpe à la rivière où il la jeta en pleurant.
Elle partit rejoindre son reflet au fond de l’eau.
Il sacrifia son bœuf.
Il écharna la peau.
Il tendit la peau ainsi préparée sur la bassine vidée de son eau.
Il plaça entre le fond de la bassine et la peau tendue du bœuf mort
le nid qu’il avait déniché.
Il mit la bassine bourdonnante sur sa tête et il alla trouver le
seigneur.
Le seigneur se mit à trembler de peur en entendant le tambour qui
résonnait tout seul.
Il sautait de peur sur le plancher de bois dans la salle du palais.
— Tu vas vouloir prendre la tête de ce pays ! Tu vas me tuer ! criait-il.
Le fils pieux le rassura. Il dit :
— Seigneur, ce n’est pas moi ! Ne me redoutez pas ! Ce n’est pas
moi qui ai percé les énigmes ! C’est mon père que je n’ai pas pu
abandonner dans la montagne. Il vit derrière ma cabane, dans un
trou, où je lui glisse trois fois par jour de la nourriture.
Alors l’épouvante quitta le cœur du maître du lieu. Il se rendit
avec le fils jusqu’au trou. Tout le village les suivait. Ils aidèrent
le vieux à sortir du trou. Il était tout souillé. Ils le débarrassèrent
de son ordure et de ses ronces. Ils l’assirent dans l’herbe et les
fougères. Le seigneur s’inclina devant le vieillard et il déclara
:
— À dater de ce jour je pense qu’il faut laisser les personnes âgées
mourir.
ABÎMES
CHAPITRE XXXIV
urieusement
je n’avais jamais regretté un monde. Je n’ai jamais ressenti le
désir de vivre dans une époque qui fût ancienne. Je ne puis me désancrer
des possibilités actuelles d’inventaire, de disponibilité livresque,
d’idéal fracassé, de la sédimentation de l’horreur, de cruauté érudite,
de recherche, de science, de lucidité, de clarté.
Jamais le spectacle de la nature sur la terre, étant devenu si rare,
n’a été si poignant.
Jamais les langues naturelles ne furent à ce point dévoilées à elles-mêmes
dans leur substance involontaire.
Jamais le passé n’a été aussi grand et la lumière plus profonde,
plus glaçante. Une lumière de montagne ou d’abîme. Jamais le relief
ne fut plus accusé.
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