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F. Garréta, normalienne, membre de l’Oulipo, auteur chez Grasset
de Sphinx (1986), en Livre de poche (1988), traduit en
finnois, espagnol, catalan, japonais, Ciels liquides (1990),
traduit en finnois, La Décomposition (1999), en Livre de
poche (2002), traduit en italien, de quelques nouvelles (« Vol
», « Nuits ») dans Le Serpent à plumes.
Site web : http://cosmogonie.free.fr
AU LECTEUR
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faire de ses penchants ?
Tu as résolu de feindre d’emprunter la pente que l’on croit aujourd’hui
naturelle, et te contraindre délibérément au genre de l’écriture
anciennement dite intime.
T’assignant cinq heures par jour, un mois durant, à ton ordinateur,
tu te donnes pour objet de raconter le souvenir que tu as d’une
femme ou autre que tu as désirée ou qui t’a désirée.
Tu les prendras, jour après jour, dans l’ordre où elles te reviendront
en mémoire. Tu les coucheras ensuite dans l’ordre impersonnel de
l’alphabet.
Au fil du clavier, tu décimeras purement tes souvenirs.
Mais pourquoi cet exercice, mélancolique et d’une ironie peut-être
cruelle ? Disons que c’est un bien beau soir d’été, un soir où ton
corps, enfin libre de trop de douleur, retrouve dans le désordre
tous ses appétits, celui de la danse, celui des autres corps, celui
des femmes. Il suffirait d’aller s’asseoir à la terrasse d’un café
regarder les passantes et, avant même de le savoir, sans doute te
serais-tu créé des souvenirs de plus.
La vie est trop courte pour se résigner à lire des livres mal écrits
et coucher avec des femmes qu’on n’aime pas.
Affaire de style.
Dissiper ou digresser tes désirs, telle est donc la finalité de
ce libertinage mental à heures fixes auquel tu t’adonneras.
Mais ne risques-tu pas, entendant pourtant t’écarter des mœurs de
ton temps et de son idolâtrie du désir, d’en faire – comme tant
de tes contemporains, dévots autant que béats – la propagande ?
Peut-on échapper à la publicité du désir ? Qui t’assure que ta critique,
ton esquive n’est pas une ruse supplémentaire de son empire ? Et
si, croyant résister à son assujettissement, tu ne faisais que pratiquer
cette forme – si française – de résistance qui s’appelle la collaboration
? »
Anne F. Garréta
EXTRAIT
lle
avait donc une incroyable histoire à te raconter. Toutes ses histoires
sont incroyables.
*** a la passion de l’hyperbole, et ces hyperboles ne manquent jamais
de te faire sourire et plaisir. Elles t’offrent le loisir de jouer
et plaider la modération sage. Tu fais l’ange.
L’histoire était de fait purement romanesque.
Revenue (elle vivait maintenant à N.Y. tout proche) sur le campus
rendre visite à des amis d’une promotion immédiatement après la
sienne (pourquoi n’était-elle pas venue te voir aussi à cette occasion
? Tu devais être ailleurs, en vadrouille tu ne sais où…), *** s’était
trouvée un soir en voiture avec une demi-douzaine d’étudiants. Et
là, l’une d’entre eux avait raconté que dans son cours de sport,
il y avait, chose rare, parmi quinze élèves, une prof, et qu’elle
était incredibly cool, exciting et French. Et qui pouvait-ce donc
être parmi la faculté ?… Car elle fréquentait le même cours de self-defense
que toi, et te trouvait vraiment la plus cool de toutes, mais tellement
cool et French et prof qu’inapprochable. L’exotisme incarné… N’était-ce
pas wild ?
Tu plaisantas un peu de cette déclaration qui te parvenait par ricochet
et surprise. Tu t’enquis du 45 nom de ton admiratrice. *** l’ignorait,
c’était une rencontre de hasard, a friend of a friend. Tout cela
très lointain. Une description peut-être ? Mais il faisait nuit
et la voiture était obscure et tout le monde empilé au retour d’une
sortie. L’histoire incroyable, c’est qu’une inconnue soupirait après
toi, sans doute depuis qu’elle avait eu l’occasion de t’envoyer
au tatamis pour ton instruction, ou encore de se défendre contre
tes fraternelles tentatives de l’étrangler.
So, what are you gonna do ? *** se proposait de rameuter
ses amis du convoi fatidique et d’enquêter, de te révéler un nom.
Mais pour qu’en faire ? De telles aventures sont contraires à l’honneur
professoral. *** objecta que l’étudiante ne suivait pas tes cours,
il se trouvait simplement que vous fréquentiez la même classe de
sport. Qu’enfin, on ne saurait t’accuser de harcèlement ni même
de tentative de séduction en ce cas. N’étais-tu pas l’objet du désir
? Casuistique, my friend, casuistique. Elle n’est pas ton étudiante,
mais qui dit qu’elle ne le deviendra pas. Et puis, ce n’est pas
raisonnable, vraiment, en conscience, de céder comme cela à un crush
passager et irréfléchi, pur effet de la transgression imaginaire
d’une frontière institutionnelle.Tu étais flattée, terriblement,
qu’une étudiante te trouve cool au point de craquer pour toi, mais
en l’occurrence, que satisferais-tu ? ta vanité ?
*** te jugeait bien sévère. L’inconnue se consumait de passion en
silence ! C’est bien cruel, mais ça ne dure jamais… Et puis, de
quoi aurais-tu l’air ? En plein milieu d’un assaut, si possible
une pédagogique simulation de tentative de viol, lui glissant à l’oreille : « So you think I’m cool ? Shall we do it for real ? »
Ridicule.
Et de fait, tu riais beaucoup, assise par terre sur le parquet au
milieu de ton living-room parfaitement vide et zen où tu répétais
tous les jours tes katas, et t’infligeais quelques étirements, quelques
pompes. La conversation téléphonique glissa à d’autres histoires
incroyables et se termina sur ta profession d’incrédulité.
Tu avais cependant de la curiosité. Tu passas cette nuit-là en revue
mentalement avant de t’endormir les participantes de ce cours de
self-defense for women. Tentas de te ressouvenir d’événements qui
eussent pu trahir à l’interprétation rétrospective le sentiment
dont il avait été fait aveu si hyperbolique (mais peut-être l’hyperbole
était-elle le fait de la narratrice et non du personnage de cette
incroyable histoire) et si public dans une voiture pleine d’inconnus.
C’était comique : tu étais la dernière personne à savoir, et par
accident encore, l’intérêt qu’on te portait.
Puis tu n’y pensas plus jusqu’au moment, deux ou trois jours après,
de te changer pour te rendre au gymnase. Tu te changeais toujours
dans ton bureau, évitant ainsi à ta pudeur la promiscuité des vestiaires.
Tu avais plaisir aussi à marcher comme cela en kimono sous les arbres
du campus. C’était habiter le lieu d’une certaine manière, faire
mieux que simplement le traverser comme on est condamné à
traverser par exemple les universités françaises. Tu compris ce
soir-là en te dépouillant de tes habits et en revêtant ton uniforme
que ce rituel avait eu aussi pour fonction de te donner le temps
de ta métamorphose de prof qui reçoit gravement aux heures de bureau
en élève prête à s’exercer au corps à corps martial avec d’autres.
Tu repensas en nouant ta ceinture à l’inconnue qui, en dépit de
ta métamorphose, discernait toujours le prof et le frog sous l’uniforme
de l’élève. Et, marchant sous les arbres, tu te promis de prêter
ce soir une attention sans faille à tous vos gestes et de tâcher,
sans pour autant rien trahir de ta part, de déceler sous l’uniforme
l’inconnue du désir.
Ce cours de self-defense était une bien intéressante affaire. On
s’y battait sous la direction d’une sensei très remarquable : petite,
pas mince, noire élevée dans le Bronx, vivant dans le Bronx, ceinture
noire de jiu-jitsu, et merveilleusement capable d’inspirer de la
combativité et du courage aux plus timorées des jeunes filles bien
élevées qui formaient une part importante de la classe.
Vert paradis de féminisme sympathique, aux méthodes pragmatiques
: on y disséquait toutes les situations d’agression qui se peuvent
rencontrer, que la visée en fût la bourse, la vertu ou la vie.
Analyser, inventer les parades. Mimer l’affrontement s’il était
la seule stratégie jouable. A tour de rôle, chacune se faisait victime
ou agresseur. Le corps à corps était franc mais plein de prévenance
et de précautions. Au point qu’en fin de semestre et pour
confronter sa classe à des situations plus musculeuses et des adversaires
moins délicats, sensei invitait l’équipe de football américain de
l’université à venir servir d’agresseurs.
Voilà à quoi, trois fois par semaine, tu allais t’entraîner. Et
après que *** t’eut révélé l’incroyable histoire tu t’y rendis avec
une trépidation supplémentaire et une conscience redoublée. Chaque
femme qui t’abordait (car on faisait tourner les partenaires pour
varier les poids, les tactiques et les morphologies) pour s’offrir
en victime à tes violences ou en perpétratrice, tu la regardais
comme une adversaire, une partenaire mais aussi comme la possible
inconnue que peut-être un geste un peu plus appuyé ou un peu plus
doux trahirait. Il t’advint une conscience aiguë, inédite, du poids
des corps, de la proximité des visages, de la pression des mains,
des membres, de leur abandon à tes efforts, de leur résistance.
Dans ta quête pour discerner, pour deviner parmi ces corps lequel
était habité de désir à ton endroit, il arriva que pour toi tous
leurs gestes, mouvements, contacts s’érotisèrent. Tu assaillais
tour à tour ces corps successifs avec tendresse, tu t’offrais à
leurs entreprises avec curiosité. Tu te rendais à présent aux entraînements
comme on se rend à un rendez-vous amoureux. Sensation de légèreté
physique, perspective du vertige. Et pourtant, ton soupçon non plus
que ton désir diffus ne se fixait jamais sur aucun corps. L’inconnue
ne se décelait pas. Ou alors, si tu croyais discerner un
signe, aussitôt le doute te saisissait : dans l’état d’exaltation
quasi érotique où tu étais jetée, qui te garantissait la validité
de tes interprétations ? Et puis, si telle avait eu, pour s’emparer
de ta tête et te heurter la face contre le tatamis, une douceur
inouïe, suspendant le geste, retenant fermement et précautionneusement
ton crâne avant de lui imprimer la poussée fatale, une autre plus
tard, tandis que tu t’appliquerais à peser sur elle de tout le poids
de ton corps recouvrant le sien, n’aurait-elle pas, avant de te
retourner comme crêpe et de t’asséner en des gestes qui s’arrêtaient
précisément suspendus à un centimètre de ton sternum ou de ton pubis,
des coups effrayants, n’aurait-elle pas tardé, attendu, laissé durer
ton étreinte ?
Tu n’as jamais su qui était l’inconnue. Jamais aucune déclaration
de son désir ne te fut adressée.
Aucun signe certain. Tu lui en sais gré. Le mystère de son identité,
la quête des signes, la passion herméneutique qu’il t’inspira firent
de ce semestre de self-defense la plus troublante expérience érotique
de ta vie. Et d’un érotisme d’autant plus étrange qu’il n’arrivait
à se fixer, à s’attacher à aucun corps, mais te liait à tous, et
que flottant, il te conduisait à prêter à chacun une attention intense
et infinie.Exercice, ascèse délicate et secrète pour deviner le
désir énigmatique de l’autre, et qui enchantait littéralement le
corps. Le tien, les vôtres.
[Nuit 2]
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